À l’est de Kinshasa, dans la commune de Maluku, une démarche exceptionnelle par son ampleur est en cours : faire des habitants les architectes du développement de leur territoire. Via un diagnostic participatif communautaire mené quartier par quartier, les populations expriment leurs réalités, priorités et attentes pour l’élaboration du Plan Communal de Développement (PCD).
Portée par la Commune et le ministère provincial du Plan, en partenariat avec l’Union Nationale des Jeunes Acteurs du Changement (UNAJAC ASBL), l’initiative couvre les 45 quartiers de Maluku, répartis en trois zones (Maluku Centre, Menkao, Mbakana). Pendant plusieurs mois, les données ont été collectées au plus près du terrain.
La parole libérée, à ciel ouvert
Ici, le diagnostic ne se passe pas dans des bureaux, mais dans l’espace public : marchés, grandes ruelles, villages, parfois sous l’arbre à palabres. Ces tribunes d’expression populaire permettent aux habitants de s’exprimer sans filtre.
Les échanges, synthétisés en rapports de terrain, alimentent des tables rondes où la population répond à des questions fondamentales : Qu’est-ce qui marche ? Qu’est-ce qui ne marche pas ? Quelles solutions envisager ?
Les communautés identifient elles-mêmes forces, faiblesses, opportunités, menaces et pistes de solutions, autour de quatre piliers :
1. La bonne gouvernance et la restauration de l’autorité de l’État.
2. La paix et la sécurité.
3. Le développement local inclusif et durable, avec l’accès aux services sociaux de base.
4. La protection de l’environnement et l’adaptation au changement climatique.
Un cri de détresse et d’abandon
La parole recueillie est directe, souvent brutale, traduisant un sentiment profond d’abandon.
· Fracture citoyenne : « Nous ne connaissons même pas nos autorités nationales, provinciales et locales », confie un habitant.
· Carence en services de base : L’absence d’eau potable et d’électricité est unanimement dénoncée. Dans des marchés improvisés regroupant plus de 500 vendeurs sur la chaussée, « il n’y a aucune toilette publique. C’est inhumain », déplore une commerçante.
· Détresse sanitaire : Maluku, qui occupe près de 80% de l’espace de Kinshasa, ne dispose que d’une seule morgue fonctionnelle. « Les corps font la rotation. On en sort un pour en mettre un autre afin qu’il se refroidisse », témoigne un habitant.
Insécurité, déplacements et abus : un quotidien de violence
L’insécurité reste une préoccupation majeure. Des villages ont été abandonnés, des écoles pillées, des centres de santé incendiés, des champs ravagés. Des familles ont été tuées lors d’attaques attribuées aux milices Mobondo, poussant d’autres à fuir. « Aucune assistance, pas de nourriture, pas de maisons. Nous sommes abandonnés », confie un déplacé.
La présence des FARDC et de la Garde républicaine, censée sécuriser les zones « rouges », suscite aussi de vives critiques. Les habitants dénoncent des tracasseries, abus de pouvoir, taxes illégales, et des cas de violences sexuelles, avec des grossesses précoces chez des adolescentes attribuées à des éléments des forces de sécurité. Des témoignages évoquent une familiarité excessive entre certains militaires et civils, des barrières où seul l’argent permettrait de circuler, et des soupçons de collusion avec des groupes armés.
Terres, faim et services publics exsangues
· Crise foncière : Des chefs coutumiers sont accusés de vendre des terres sans planification, parfois un même espace à plusieurs acquéreurs, alimentant des conflits.
· Insécurité alimentaire critique : Les routes agricoles sont impraticables, les champs abandonnés ou occupés, sans assistance organisée pour les sinistrés.
· Services publics à bout de souffle : Administrations sous-équipées, personnel démotivé et parfois non immatriculé, écoles et centres de santé désertés après les attaques. Malgré tout, enseignants et soignants continuent d’exercer, souvent sans salaire, par vocation.
Le défi : transformer la parole en politique publique
Les données de ce diagnostic constitueront la base du futur Plan Communal de Développement. Le processus, structuré, a débuté par une immersion avec les autorités, des formations (diagnostic participatif, gestion des conflits, Approche de Développement Communautaire Basé sur les Atouts) avant cette phase de collecte.
La prochaine étape est l’analyse et l’intégration des données dans un document stratégique. Reste désormais l’enjeu central : que cette parole populaire, longtemps ignorée, ne reste pas un simple exercice de consultation, mais se traduise en actions concrètes, durables et mesurables, à la hauteur des attentes exprimées par les populations de Maluku.
Victoria Ndaka









